L’ŒUF DUR 
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dans le cadre d’une portière annamite, quand toute la famille 
s’allait mettre à table. 
Ce fut pour annoncer honnêtement qu’il avait perdu beaucoup 
d’argent, au jeu, d’abord, en diverses dissipations encore dont 
il ne se montrait pas fier, et par l’achat d’un brevet de photo 
graphie des couleurs dont il reconnaissait, trop tard, que l’exploi 
tation relevait du domaine des chimères. 
La duchesse fut admirable. 
— C’est bien, dit-elle, faites aujourd’hui ce qu’il eût fallu 
faire du premier jour. Abandonnez-moi toutes vos affaires, 
vivez sans plus de soucis et remettez-vous en à mon gouver 
nement. Je sauverai notre maison. 
Les enfants, Jean, Lys et Neige, se souvinrent toujours de 
l’émouvante fermeté avec laquelle leur mère articula ces der 
niers mots. 
Le duc tomba au pieds de sa femme et lui baisa les mains. 
Ce même jour M me de Montjoye fit jeter à la poste, par 
Economie, un billet à l’encre bleue sur du papier rose pâle, 
à l’adresse de M. Juste delà Paroisse, le directeur-propriétaire 
de la Revue des Quarante. Ce qui jeta ce critique bien pensant 
dans un abîme de félicité. 
La duchesse veillait à ce que son époux, devant Dieu, fut 
parfaitement pourvu en couleurs fines, pinceaux, crayons, 
brosses. Elle lui fit présent d’un magnifique chevalet mécanique 
commandé à Londres, d’un écorché colorié que le duc aima 
beaucoup trois jours et qu’il baptisa Théodore. Elle eut la bonté 
de lui procurer les plus jolis modèles. Economie avait mission 
de les régler. Le duc ne leur permettait pas même de se désha 
biller. Il leur faisait des contes héroïques et puérils, à la manière 
de Villiers de l’Isle Adam, ou bien les abrutissait du récit des 
prouesses de gens célèbres, du genre Maupassant, à la Gre 
nouillère. Plus tard, il informa la duchesse, qui n’insista pas, 
de son intention de peindre rien que des natures-mortes. Il ne 
reçut plus de modèles et, sans rien peindre du tout, il passait 
ses journées, à cropetons, par terre, au centre de l’atelier, à 
tailler des crayons jusqu’à se taillader les doigts. Alors, il demeu 
rait là, à sucer son sang encore vif. Un soir on le trouva mort, 
le canif d’une main, un débris de Conté ensanglanté de l’autre. 
La duchesse le plaignait chrétiennement mais se consola 
sans effort. Sa mélancolie venait d’ailleurs et précédait de 
plusieurs mois la fin misérable du gentilhomme. Certes, le duc 
n’était plus depuis longtemps d’un entretien coûteux, mais 
M. Juste de la Paroisse avait perdu beaucoup de son patri 
moine et des bénéfiices de la Revue des Quarante dans l’affaire 
de Y Encyclopédie catholique.
	        

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