L’ŒUF DUR 
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se détacher. Par Jeanne m’était en quelque sorte donnée l’émotion 
culminante de la soirée et désormais les heures qui la précé 
daient s’harmonisaient, se déployaient comme un progrès pré 
cédant un terme magnifique. 
Instant privilégié; je me taisais. Je sortis. 
La lune bleuissait une nuit pure. O petite ville, me disais-je, 
comme dans ton ensevelissement apparent, tu dépasses les 
photographies faciles qu’on nous apprit à tirer de toi, les 
desseins cupides, la diplomatie minutieuse de tes habitants, 
comme tu sais donner des leçons plus humaines et sur les derniers 
thèmes de la vie moderne broder d’exquises et souples varia 
tions. Une grande satisfaction d’aimer m’emplissait et je pen 
sais avec respect à mon père. J’allais vers lui : je le trouvais 
assis près du feu, goûtant le silence et comme se lisant à voix 
basse sa vie. Des incompréhensions s’annulaient. Nos souhaits 
s’échangèrent presque tacitement : les mots s’effaçaient sur 
nos lèvres pour ne laisser filtrer que de la tendresse. 
Je m’endormis lentement ; le rythme bref et amer de Dream- 
land s’obstinait un instant à mordre mon sommeil puis s’adou 
cissant, faisait un pacte avec lui, se glissait dans mes rêves. 
Débordant le seul désir de chair, ma sensualité inondait mon 
corps tout entier et me berçait ; Marcelle et Jeanne quittaient 
la vie et s’en allaient chercher de vieux sujets de légendes. 
Dans la chambre planait comme le sentiment d’une muette 
libération. 
Paris, 27 mai 1923.
	        

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