L’ŒUF DUR
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sérieuse animent mon scepticisme en même temps que ce goût
très sain des gestes des intimités de la femme, laborieusement
satisfait à travers les âpres étapes de l’adolescence. Et mainte
nant, un an après, jeune étudiant assoupi au milieu des livres
profanes, par l’après-midi illimité de Paris au travail, je m’en
dors crispé sur la robe de taffetas noir que porte là-bas Suzanne
aux jours des réunions mignardes d’avant Carême ; c’est le cou
enlacé par des bras frais que je me dénoue de ce sommeil de
contrebande si amoureux et si calme (un sommeil sans fièvre
comme sans complaisance) et Suzanne livrée à mes songes,
s’évade ardente mais encore pure ; prudemment je remercie
mon rêve de son audace qui n’a rien souillé.
Le soir monte. Lucidité. Viennent maintenant la nuit ,les
amitiés, la longue veillée de l’intelligence attendrie et joyeuse,
les cafés innombrables où se nouent les gerbes spirituelles, la
dissertation subtile rédigée sur la table de marbre, le bock
pesant, rituel, cloué à mes côtés ; dans un coin sur la banquette,
muet, immobile, le regard clos sur sa pipe en merisisier, Lotte
m’apprend à doubler les démarches d’une intelligence dogma
tique par un spectacle plein de splendeur : le Dieu nordique
qui refuse la continuation d’un combat dérisoire et ne résiste
plus au néant.
Cœur vide, cœur hésitant qui va chercher de façon pitoyable
un don total.
Un souvenir.
Je me rappelle cette journée où j’ai signé l’abdication de
l’aventure, une longue journée distendue des tourbières de la
Somme à la plaine de Caen — Paris glissant pour quelques
minutes, avec sa cohue grise, entre deux gares. Je venais de