L’ŒUF DUR 
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gage, pouvait me faire penser qu’il s’agissait d’une maxime, 
d’un avis qu’elle m’offrait, comme : «Méprise les méchants- 
critiques ». Mais le contexte même me montrait qu’il fallait 
y voir, ou plutôt y chercher, un titre qui m’était proposé. 
Par malheur, je n’ai pu le déchiffrer qu’à demi. J’ai bien 
trouvé, dans le premier mot, trois groupes de lettres qui faisaient 
un sens à peu près acceptable. Rida pouvait être un prénom 
féminin slave, prononcé Rulda ou Rilda, et rad m’a fait songer, 
je ne sais pourquoi, aux voies ferrées : un mot Scandinave qui 
viendrait du latin « rete », à moins qu’il ne s’apparente à des 
mots germaniques qui signifient : « Je fais transporter » : reit —, 
rid —. Le groupe intermédiaire : sed, est du moins parfaitement 
clair. Donc, je devais comprendre : « Pour rencontrer la belle 
Rilda il faut faire un voyage. » 
Mais, dans cette explication, j’avais négligé la présence de 
«1 » entre sed et rad. Pour en tenir compte, il me fallait donc 
considérer un nouveau groupement, dont le sens était : a Le 
noble chemin de fer de Rilda » : Ridas edi rad. Du reste, cela 
revenait à peu près au même : il y avait toujours une femme et 
un voyage, comme dans une séance de cartomancie. 
Eh bien, qui était donc cette Rida, et valait-elle le voyage ? 
La suite aurait dû me l’apprendre. « Les », qui m’avait paru 
si clair devenait incompréhensible. Il valait mieux le considérer 
comme une graphie phonétique : « laisse » ; c’est-à-dire : renonce 
à Rida et au voyage. Mais le troisième mot commençait par 
me donner à entendre que cette personne était « douce » (dlc), 
et même qu’elle jouait habituellement de l’instrument appelé 
« dulcimer » (dlcm) dont le nom fait si bien dans un poème 
inachevé de S. T. Coleridge. Après, tout devenait confus, et 
c’est à peine si hyp me faisait prévoir une montée, un effort ; 
et puis, soudain, la phrase s’achevait brutalement sur des ini 
tiales ou des schémas d’injures et de jurons orduriers : b—g—! 
/— ! qui peut-être prédisaient une suite fâcheuse à ce voyage 
sentimental, — ou qui exprimaient simplement la colère de 
la machine contrainte par l’homme à exprimer des idées qui 
ne sont pas les siennes. 
Oserais-je dire, à présent, que je ne me suis pas amusé à 
Nantes ? Et ce n’est pas seulement à cette linotype parisienne 
que j’ai dû quelques moments agréables. Nantes a un fleuve 
immense divisé en plusieurs bras par des îles couvertes de maisons 
et de rues à l’infini qui ne sont pourtant que les faubourgs de 
la ville. On y voit aussi un remarquable passage vitré, un pas 
sage à plusieurs étages, théâtral, avec des escaliers de fer dont 
les paliers superposés donnent accès à des boutiques aux belles
	        
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