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L’ŒUF DUR 
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vite en un état nettement pénible. Alors, tandis que la femme 
dort encore, on se réveille tout à fait, et en vertu de l’implacable 
loi de compensation, qui plane au-dessus des souffrances et 
des plaisirs humains, on commence à expier les plaisirs qu’on 
n’avait même pas pu saisir à pleines mains. 
On sent tout d’un coup une cuisse molle et détendue, comme 
morte, qui est glissée entre vos cuisses, les gêne et y imprime, 
suivant toute la surface de contact, une moiteur insupportable ; 
il n’y a plus le moindre rapport entre cette masse de chair tiède 
qui se liquéfie entre vos membres retrouvés, et la cuisse si 
fermement dessinée, si solide, si sûre, qu’on croyait à jamais 
posséder, et qu’on ne pouvait regarder ni toucher sans éprouver 
un heureux frisson de tout le corps. Et de même on s’aperçoit 
dans un éclair que l’épaule hors des couvertures est devenue 
le lieu de repos d’un bras inerte, que l’air de la nuit a refroidi 
sans le raffermir, de telle sorte que l’on ne peut s’empêcher de 
penser aux anneaux déroulés d’un serpent ; sur la poitrine, 
comme les amants étaient couchés sur le côté, et que les chemises 
sont entr’ouvertes et décolletées, on sent s’écraser un sein fondant, 
et l’on a l’impression grandissante d’être submergé, noyé, 
étouffé, par toute cette chair sans vie que la nuit a collée autour 
de la vôtre comme les plis définitifs d’un linceul. On essaie de 
se dire qu’on exagère ; effrayé de toute cette gêne qu’on découvre, 
on ferme les yeux pour ne pas voir le revers d’une médaille dont 
on chérit si fort le côté brillant ; on attribue ces mouvements 
de recul à la fatigue, à la tête lourde, et dans un effort désespéré, 
muet pour ne pas réveiller cette femme qu’on aime encore mieux 
voir dormir, on se force à sourire, on se dit : « que je suis heureux », 
on tisonne son désir. Mais il ne peut plus s’élancer, pas plus qu’une 
flamme ne jaillit de cendres mouillées. On s’acharne d’autant 
plus à recréer le désir qu’on s’en découvre plus loin ; on fait 
repasser devant ses yeux la collection d’images que tout homme 
s’est généralement formée, et où il trouve une excitation presque 
instantanée ; on perd son temps ; on touche à une limite, après 
avoir vécu des semaines et des mois dans la conviction que la 
chair peut donner un plaisir sans bornes, on doit s’avouer 
qu’il n’en est rien, et dans un mouvement d’humeur provoqué 
par le désespoir, on abolit jusqu’au souvenir des jouissances 
pourtant réelles et nombreuses qu’elle a données, pour s’hypno 
tiser sur celle qu’elle ne peut plus offrir, et pour la maudire. 
On est emporté par une sorte de rage, contre soi-même et contre 
la femme ; on éprouve un immense besoin d’être débarrassé de 
ces joies que l’on ne peut pousser à fond ; le désir des choses 
totales remonte au cœur, et l’on ne considère plus les deux corps
	        

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