Full text: Ça ira (4 = 1920, juillet)

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ÇA IRA ! 
en brave homme qu’il est, continue à 
vouer tout son lyrisme et toute sa ferveur aux 
animaux — des oies en l’cccurence. M. Gogo 
s’affole devant le luxe frelaté des nouveaux 
riches et M. Van Beurden réussit à merveille 
la carte-postale illustrée. 
Mais tout ceci sont choses connues depuis 
longtemps, de même que le symbolisme pré 
tentieux et stérile de Gustave Van De Woe- 
steyne. Il y a d’autres sujets d’admiration et 
d’étonnement à cette exposition. Et tout 
d’abord le polyptique de M. Léon Frédéric, 
qui porte ce titre spirituel : Tout est mort — mais 
iout ressuscitera — par l’amour, “ l’œuvre 
picturale la plus remarquable qui chez nous soit 
née de la guerre „ dit le Soir. La vérité est que 
M. Frédéric a commis là un beau carnage. On 
s’est beaucoup extasié devant le troisième 
panneau qui présente de façon fort appétissante 
quelques milliers de cadavres ensanglantés : ce 
grouillement informe de chairs flasques et 
bleuâtres, vous a une saisissante ressemblance 
avec un plat de moules fraîchement sorties de 
leurs écailles. Par contre, les volets de droite, 
où des millions de petits enfants roses se 
bousculent dans les limites étroites du cadre, 
font penser à une succulente portion de cre 
vettes. Tout cela est fort beau... “ et d’une 
conception si élevée, dit Y Etoile Belge, si pure, 
empreinte d’un caractère si évangélique, que 
nous ne connaissons rien dans notre école qui, 
de ce point de vue, puisse y être comparé „. 
A cause de la haute portée morale et éduca 
tive de cette œuvre, nous nous permettons 
d’en conseiller vivement l’achat au Musée 
Spitzner, dont elle pourra avantageusement 
remplacer les panneaux décoratifs. 
Nous nous en voudrions de ne pas signaler 
également la pathétique composition qu’a 
enfantée le génie miraculeux d’un septua 
génaire : M. Evariste Carpentier. Ce doux 
vieillard s’est juré de mettre désormais son art 
un service de sa patrie en stigmatisant les 
atrocités perpétrées par “ le boche „. Il nous 
donne ici le premier fruit de son effort : Le 
drame de Bligny. Quatre braves gens, dont 
un curé, les yeux bandés, attendent avec 
beaucoup de patience qu’un peloton de “ feld- 
grauen „ les délivre des tristesses d’ici-bas. 
Afin de nous faire toucher du doigt la fragilité 
de la vie humaine, l’artiste a fixé sur sa toile le 
moment précis où l’officier abaisse son grand 
sabre. C'est là le côté philosophique de 
l’œuvre, qui n’a cependant pas fait oublier 
tout souci plastique ; afin d’obtenir un harmo 
nieux équilibre, le peintre a eu la bonne idée 
de varier l’attitude de ses héros : trois d’entre 
eux sont représentés de face, tandis que le 
quatrième tend ironiquement son cul aux 
balles de l’envahisseur... C’est tragique, mais 
d’un réconfortant stoïcisme. Et nous tenons à 
féliciter le jury, dont le patriotisme élevé nous 
a permis d’admirer cette belle chose, d’autant 
plus qu’il nous a donné 1 occasion de renouveler 
notre noble exaltation, devant Y Exécution de 
Miss Cavell de M. Van Den Bruel, qui con 
stitue un agréable pendant au chef-d’œuvre 
de M. Carpentier. 
Et voilà donc une excellente recette pour 
se faire accepter à un salon officiel : il suffit 
d’exploiter le martyr des suppliciés de l’occu 
pation, à moins de se contenter d’élire domicile 
dans la rue Edith Cavell à Bruxelles, comme 
le firent les deux tiers des exposants ; c’est un 
moyen tout aussi efficace... 
Et ceci expiique probablement pourquoi le 
maître français Henri Matisse, ayant omis de 
satisfaire à ces nécessités, s’est vu refuser l'accès 
du Salon — bien que son envoi soit mentionné 
dans le catalogue. Nous nous souvenons avoir 
pu admirer la toile en question, il y a quelques 
semaines, chez Bernheim-Jeune à Paris où elle 
nous ravit par l’intensité d’expression qui en 
émane.
	        

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