Full text: Ça ira (2 = 1920, mai)

ÇA IRA ! 
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NOTULES 
RÉFLEXIONS 
Education et Patrie 
Une féroce propagande se fait un peu partout pour 
faire reprendre vigueur à l’idée de patrie que le bien- 
vivre d’avant-guerre avait déracinée des cerveaux. 
On veut profiter de l’universelle paresse de penser, 
régnant en ce moment, pour ancrer sur de nouveaux 
fonds les préjugés de frontières et les haines de 
clocher. La guerre, comme un labour, a ramolli, 
sinon oblitéré la raison de la plupart des hommes. 
Quel moment propice aux funestes semailles. Peu 
nombreux en effet sont ceux qui ont pu maintenir 
sur les sommets la torche enflammée qui éclaire le 
cœur des vrais humains, orgueilleusement citoyens 
du monde. 
Dix-huit mois sont passés depuis l’armistice. Pres 
que rien n’a été fait pour reconstruire nos cités. Ces 
belles journées qui ne reviennent plus furent passées 
surtout en discours, parades et autres mascarades 
propres à affermir le patriotisme des masses, qui se 
laissent prendre depuis toujours à tout ce qui brille 
et qu’émeuvent surtout les dorures militaires. 
Mais il est pour les patriotes, des champs plus 
aimés et plus fertiles : les écoles. 
11 n’est de par le monde des vainqueurs, plus une 
classe de la plus modeste des écoles qui ne soit 
décorée de portraits, bustes, allégories magnifiant la 
patrie. Les paisibles chansons qu’on enseignait ont 
été remplacées par des chants guerriers rimant en 
“ gloire, victoire „ “ drapeau, flambeau „. On excite 
les enfants à jouer à la guerre, ou à la parade. Et, 
dernier moyen, mais non hélas le moindre, on 
instaure des “ conférences militaires „ pour les 
écoliers. 
Les voix qui se sont tues si longtemps, forcées au 
silence par le régime d’oppression que toute l’Europe 
a subi, commencent à résonner. Les esprits libres se 
comptent et vigoureusement s’élève de partout un 
cri d’horreur contre la boucherie, contre le chauvi 
nisme, contre le fétichisme militaire, contre tous les 
préjugés auxquels nous devons le malheur des temps 
présents. Mais il nous parait qu’on s’est fort peu 
préoccupé jusqu’à ce jour de préserver l’enfance 
contre l’emprise de l’obscurantisme patriotard. 
Et c’est là qu’il faudrait agir, avec promptitude et 
ténacité. 
Nous ne pouvons espérer avant longtemps la bonne 
fortune de voir réformer l’enseignement de l’histoire, 
enseignement par lequel se déforment tant de jeunes 
intelligences. La révolution qui est en marche, s’avère 
bien lente à venir en Belgique où quatre vingts 
années de bien-être ont aveuli les masses avides de 
jouissances matérielles. Les pantins qui nous gouver 
nent ne se hâteront pas de réorganiser l’orientation 
d’une branche si propice au bourrage des crânes et 
tellement idoine à obnubiler la raison. 
Et pourtant, si l’on veut voir un jour régner sur la 
terre une plus grande paix c’est précisément par là 
qu’il faudrait commencer. L’enfant n’est que trop 
porté à transformer force en droit. Comment peut-il 
en être autrement ? Chaque jour on lui enseigne sa 
leçon d’histoire, où il apprend que le faible est mangé 
par le fort, où on lui inculque le respect pour ceux 
qui ont toujours méprisé la vie des autres. 
Il est beau de discourir sur l’abolition des frontières, 
sur le désarmement général, sur toutes ces choses 
qui constituent notre idéal et pour l’obtention des 
quelles nous sommes prêts à tout sacrifier. Mais 
tâchons de ne pas oublier l’enfance. C’est à la base 
de l’édifice qu’il faut frapper si l’on veut le détruire. 
Il n’est pas de domaine où l’action personnelle 
puisse être aussi efficace que celui-ci. Mille circons- 
stances s’offrent chaque jour où nous pouvons inter- 
veniret contrebalancer l’effet de la propagande mili 
tariste et patriotique. Ne les laissons pas échapper. 
L’enfance d’aujourd’hui, c’est l’humanité de 
demain. Veillons à réveiller dans les jeunes esprits la 
conscience humaine qui dort en eux : la réalisation 
de nos idéaux est à ce prix. 
Il est presque douloureux de devoir répéter ces 
vérités si élémentaires, mais tellement élémentaires 
qu’on oublie de les compter. 
Il est urgent de s’occuper de l’enfance, de l’arra 
cher à l’influence de nos hobereaux militaristes, si 
nous ne voulons pas que demain, encore une fois, on 
la transforme en chair à canon. 
Maurice VAN ESSCHE.
	        
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