Full text: Ça ira (6 = 1920, septembre)

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ÇA IRA ! 
une bande de bouleaux, macabres 
pierrots, tout blancs sous la lune, qui 
semble un chef d’orchestre ayanttropbu. 
Jazz-band sarcastique — débandade 
folle — Un souffle, le trou d'un tunnel : 
plus rien. 
mai 1920 Jean KAROL 
Depuis quelques temps, nous assistons 
à un regain de la vieille conception 
romantique de l’art social, éducateur 
des masses et dispensateur de beauté 
accessible à tous. De nombreux peintres 
et esthètes, aspirant à se mettre entière 
ment dans la note du jour, se figurent 
utilement servir les nouvelles doctrines 
humanistes en préconisant à l'artiste de 
se placer au niveau de la foule ; son but 
suprême, disent-ils, doit être de “ servir „ 
son semblable en le faisant participer 
aux richesses dont son âme est pleine. 
Une telle idée est fausse et dérive d’un 
idéalisme à la fois puéril et vieillot. Le 
peintre qui se laisserait guider par elle 
ferait montre d’un opportunisme qui est 
tout aussi funeste en art qu'en politique. 
Intransigeance implacable, radicalisme 
poussant les principes jusqu’à leurs 
conséquences extrêmes, voilà la seule 
tactique salvatrice en tous domaines. 
L’artiste doit accomplir son œuvre sans 
se préoccuper si toutes ses intentions 
seront comprises. Aucune concession 
à. l’absence de culture du public ne lui 
est permise. Autrement il aurait bientôt 
fait de perdre les richesses dontildispose, 
en les dispersant Sans profit'aucun pour 
personne. Il faut qu’il concentre au plus 
profond de lui-même le précieux trésor 
de ses pensées et de ses sensations. C'est 
alors le devoir du spectateur d’essayer 
de s’éclairer d’un reflet de cette lumi 
neuse sensibilité. 
Et voilà définie une excellente règle 
permettant de distinguer le peintre de 
valeur, replié sur lui-même et soucieux 
de ne pas appauvrir son art par d’oiseux 
bavardages explicatifs, de l’artiste beau 
parleur, qui étourdit ses auditeurs au 
moyen d'étincelants commentaires mais 
qui y dépense le meilleur de sa verve et 
de ses ressources. 
Paul joostensn’est pas de ces derniers. 
Chez lui, nul gaspillage d’énergie 
créatrice dans l’édification de vaines 
théories, dépourvues de tout intérêt 
plastique; pas d’attitude à.priori devant 
le problème de la vie, ni de dogmes 
préconçus adoptés à 1a. suite de lectures 
mal digérées. Paul joostens coudoie les 
hommes et traverse la vie en silence, 
sans un geste, sails une parole. En 
apparence, il semble ne pas réagir au 
contact des êtres et des choses — mais 
s’il s’interdit ainsi toute manifestation 
extérieure de ses Sensations, c’est pour 
mieux les garder intactes en lui-même, 
pour pouvoir les mûrir à son aise et les 
réaliser pleinement au moment de la 
création. Toute cette force vivante qu'il 
a lentement emmagasinée se déten d alors 
et se projette sur ses toiles. Mais cette 
phase-là nul n’y assiste et ainsi nous ne 
connaissons de Joostens que son mu 
tisme, son regard halluciné et ses allures 
discrètes de contemplatif qui dédaigne 
de se mêler à l’agitation du monde qu’il 
interprète. Mais nous avons son œuvre 
et elle nous revèle lumineusement les 
aspects les plus secrets de cette forte 
vie intérieure.
	        

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