Full text: Ça ira (6 = 1920, septembre)

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ÇA IRA ! 
Et, bien entendu, cette œuvre est 
complexe comme la personnalité qu'elle 
exprime. Faite toute entière de con 
trastes et de dualismes qui ne se laissent 
pas analyser en quelques lignes, elle 
forme un ensemble dont le rythme mou 
vementé est équivalent à celui de la 
Vie elle-même. Cérébralité et sensua 
lisme, voilà les deux éléments qui se 
heurtent dans l’œuvre de Paul Joostens 
et qui s’y servent mutuellement de 
repoussoir. Ce qui alimente cette céré 
bralité, c’est le mysticisme inné de 
l’artiste, qui se complaît dans l’interro 
gation inquiète du mystère du monde et 
explore les régions les plus inaccessibles 
de la pensée et du cœur. Mais en même 
temps il aime s’arrêter aux plus petits 
détails quotidiens s’ils sont caractéris 
tiques de la vie moderne. Son tempé 
rament de peintre lui fait surtout élire 
les accessoires d’une sensualité quelque 
peu morbide et qui s’opposent de façon 
frappante à l’inspiration mystique de 
certaines de ses toiles. 
Ce sensualisme a toujours été une des 
valeurs dominantes de l’œuvre de Paul 
Joostens. Ses peintures impressionnistes 
ainsi que les nombreux dessins qui datent 
de cette période en sont tout imprégnés : 
fillettes vicieuses aux précoces nubilités, 
prostituées sereinement impudiques, éro 
tisme. Les œuvres suivantes, malgré la 
transformation de la technique, pré 
sentent cependant un caractèreidentique 
quant au fond. Ce sont de vastes com 
positions décoratives, éclatantes de 
lumière, où des formes dorées vibrent 
au milieu d’une opulence de fruits, de 
fleurs et de toute une nature généreuse. 
Mais petit à petit un autre souci se 
manifeste. L’artiste ne se contente plus 
de cette volupté de couleurs chaudes et 
de formes abondantes et pleines. Il veut 
les employer à l’expression plastique de 
conceptions abstraites et il réalise d’im 
menses fresques, d’une rare virtuosité 
d’exécution et d’une grande valeur 
décorative, mais dont le symbolisme 
est parfois outré et trop littéraire. 
Joostens ne s’en tient pas là. Tenacement, 
il s’efforça de donner à son art un sens 
plus largement humain et une portée plus 
universelle. Il s’achemine ainsi vers 
l’expressionnisme dont il adopte les 
moyens d’expression : délibérément il 
s’attaque à la forme naturelle, s’acharne 
à détruire tout vestige impressionniste 
et répudie définitivement l’imitation 
béate de la nature extérieure. Dés lors, 
il ne copie plus, il crée. Il établit des 
équivalents plastiques des sensations que 
lui procure le spectable des choses. La 
Madone Russe et mieux encore La 
Dame aux Camélias résument l’effort 
de ce moment de sa carrière. C’est 
probablement l’époque où la technique 
de Joostens est la plus abstraite et où 
l’énergie révolutionnaire du peintre se 
manifeste de la façon la plus intense. 
Joostens ne se contente pas d’être révo 
lutionnaire en paroles, mais c’est impi 
toyablement qu’il rompt avec le passé et 
qu’il en détruit en lui-même jusqu’aux 
moindres attaches. Systématiquement il 
rejette toutes les conventions et toutes 
les entraves afin de pouvoir bâtir le style 
nouveau sur des bases entièrement 
vierges de toute réminiscence. 
Grâce à ce labeur de destruction, une 
période de ferme constructionnisme fut 
possible. Nous assistons aujourd'hui à 
ses premières réalisations. Œuvres sen 
sibles, dans lequelles l'artiste a transposé
	        

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