Full text: Ça ira (6 = 1920, septembre)

ÇA IRA ! 
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La Dictature de 
Quand ,dans un pays quelconque, un 
parti d’opposition veut faire au gouver 
nement un reproche décisif, ses journaux 
et ses porte-paroles proclament avec 
énergie qu’“il faut un programme,,. Il 
est sous-entendu que le ministère est 
accusé de n'en pas avoir. 
Dans la majorité des cas, bien certai 
nement, cette affirmation n’est qu'une 
arme électorale, qu’un lieu-commun 
du parlementarisme sous lequel aucune 
idée, — et davantage encore aucune 
pensée ne se cache. On dit cela comme 
on crie “ Vive l’armée „ ou “ A bas 
l’armée,,, selon qu’on affiche des senti 
ments d’action nationale ou soi-disant 
socialistes, selon qu’on siège à droite ou 
à gauche, par habitude, ou — ce qui est 
pire — par convenance. Puis on songe 
au prochain relèvement de l’indemnité 
parlementaire et à la nécessité des lon 
gues vacances. 
Je ne crois pas être pessimiste en 
disant que très peu des politiciens qui, 
vingt fois par session, adjurent leurs 
adversaires d’avoir un programme, 
(dont, d’ailleurs, ils sont eux-mèmes fort 
démunis), savent pourquoi ils pronon 
cent ces mots et pourquoi — exemple 
rare et peut être unique — une exigence 
de la vérité trouve son expression dans 
une formule parlementaire. 
Il faut un programme : théoriquement 
l’unanimité des avis se fait sur ce point. 
Mais je voudrais chercher à déterminer 
ici ce qui fait la valeur pratique de cette 
(1) Cet article fait partie d’une séries d’essais, dont 
la plupart ont été publiés dans les revues françaises 
ou étrangères, et qui paraîtront prochainement sous 
le titre général : “Essais sur une politique positive*. 
rEvènement (1) 
proposition. Le danger, en effet, ne 
réside pas seulement dans les capitula 
tions que l’absence d’un programme 
imposera au gouvernement et dans l’in 
constance de ses décisions. Car ce n’est 
là qu'une forme, qu’une face du pro 
blème, et son importance reste confiinée, 
somme toute, dans le cadre mesquin de 
la lutte quotidienne et de l’électoralisme. 
Il faut voir la question beaucoup plus 
largement et dire que l’absence de pro 
gramme est néfaste parce qu’elle con 
duit l’autorité gouvernementale à subir 
l’infinence des évènements, — où en 
d'autres mots, à poser des actes illogi 
ques et indécis sous la poussée des 
évènements. 
Or si la base idéale d’un bon pro 
gramme est “ la politique de la réalité „, 
c’est-à-dire le constant accord entre les 
directives d’action imprimées, dans tous 
les ordres, aux forces de l'Etat par ceux 
qui en ont la garde, et la situation 
profonde, la situation réelle, (morale, 
économique, ethnographique ou autre) 
des peuples mis en cause, — rien n’est 
plus dangereux que la dictature des 
évènements. 
Il y a, en effet, entre l’évènement et 
la réalité une différence essentielle, — et 
souvent une opposition tragique — et 
tout le problème de l’utilité d’un pro 
gramme se synthétise, se résume et se 
concentre ici. Ceux qui, au Parlement 
ou dans la presse, crient à leurs adver 
saires qu’il leur manque un programme, 
feraient preuve, s’ils étaient conscients, 
d’une grande netteté d'esprit en prenant 
la défense de la réalité contre la poussée 
des évènements. (En fait comme un
	        

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