Full text: Ça ira (6 = 1920, septembre)

ÇA IRA ! 
Ml 
de la Pologne? Bonne ou mauvaise, 
encore une fois, la Russie bolchéviste 
est la Russie réelle, et il faut s'acco- 
moder de sa puissance. Au fond de tout, 
d'ailleurs, la crise provient de ce qu’à 
Versailles la Russie n’existait pas et 
qu’on n’en a pas tenu compte. Aujourd' 
hui que la force traditionnelle de la 
Russie se reconstitue, et qu’elle vient 
réparer brutalement l’oubli dont elle 
avait été victime, l’équilibre précaire de 
la paix chancelle, et tout est remis en 
question. La Russie bolchéviste est avec 
toutes les tragédies de son application à 
la politique, la Russie de Dostoïevsky 
qui a pris conscience d’elle même. 
Mais — l'Angleterre pour l’Irlande, 
l’Entente pour l’Allemagne — des gou 
vernements sans programme s’acharnent 
à suivre le cours boiteux et chaotique 
des évèments. Et très sincèrement ils 
s’imaginent qu’en se laissant guider par 
les évènements (car ils ne peuvent plus 
avoir l’illusion de les conduire) ils font 
une politique habile ou du moins, solide. 
Croire cela c’est confondre l’obstination 
avec la volonté, mais ceux qui installent 
le sentiment parmi les facteurs de la vie 
publique, (en l’expulsant de la vie quo 
tidienne) ne sont pas pour s’émouvoir 
d'un tel malentendu. 
On a déjà conduit l’Europe à mettre 
sur pied sans rixe, l’énorme plaisanterie 
d’une Société des Nations, où les acci 
dents polonais, tcheco-slovaque. fin 
landais, esthonien et autres sont mis en 
en considération, et où les réalités russes, 
allemande, irlandaise, sont parfaitement 
ignorées. Mais on l’entraînera, sans au 
cun douter dans des aventures plus 
dangereuses. 
On l’y entrainera parce qu on n’a pas 
de programme, parce qu’on improvise 
des décisions sans les coordonner parce 
qu'on ignore les fondements sur lesquels 
s'affermissent les qualités et aussi les 
besoins des peuples, parce qu’on res 
treint à un pays ou à la classe dirigeante 
d’un pays, l’horizon de ses préoccupa 
tions politiques, parce qu’on ne conçoit 
pas l’harmonie d’ensemble de l’Europe, 
— et en résumé , parce qu'on bâtit sur 
les évènements, contre les réalités. 
* 
* * 
La réalité est, si j’ose dire, une force 
passive, un état, une manière de penser, 
de comprendre et de souffrir, beaucoup 
plus que d’agir ou de vouloir. 
En face de la réalité, se dressent et 
s’agitent une infinité de forces actives, 
nourries par l’intérêt, la cupidité, la ja 
lousie, la vanité, la colère, par tout ce 
qu’il y a de plus implacable et de plus 
audacieux. 
La réalité est raisonnable. Et ces for 
ces ennemies sont de sentiment. On 
revient ainsi à l’antagonisme fonda 
mental. 
Les évènements sont les résultats, les 
fruits, les conclusions des efforts accu 
mulés sans fatigue par ces sentiments, 
par ces forces actives, qui sont une con 
spiration permanente dirigée contre la 
réalité, — parce que celle-ci est rigide et 
formelle et celles-la peuvent croître et 
prospérer dans les seuls remous de 
l’aventure. 
Il est bien évident que ces forces 
actives, passionnées daus la défense de 
leur point de vue, doivent mutiler sou 
vent une réalité qui se défend par sa 
seule nécessité, à moins que ce ne soit 
par sa seule existence, par sa seule et 
indéracinable persistance. Mais, pour
	        
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