Full text: Ça ira (10 = 1921, janvier)

ÇA IRA ! 
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Mais le jour où la révélation de 
l’amour supérieur les atteint tous deux, 
pénétrant jusqu'à l’être essentiel, ih ont 
le même geste. Dès que ce sentiment 
qu’ils croyaient connaître leur est donné, 
tout le reste ne leur est plus rien. Et si 
ce reste vient à leur manquer, à peine 
s’en aperçoivent-ils, sauf pour se féli 
citer de ce qu’enfin ils peuvent se 
réserver tout entiers à la passion. 
Et plus rien n’égale pour eux, en 
douceur et en beauté morale, ces jours 
qu’ils passent isolés du monde, Sorel 
enfermé à Besançon, et Fabrice dans 
la tour Farnèse. —■ Ces deux scènes 
culminantes exciteront toujours la fer 
veur. Le souvenir qui nous en restera, 
■— nul, les ayant comprises, n’oublie ces 
pages — alimentera nos rêveries. 
J’entends, de ces rêveries louables et 
fécondes, d’esprits actifs, et qui ne sont 
que des regroupements intellectuels pré 
paratoires à l’action. — Cela fait qu’on 
réfléchit et qu’on s’examine. On se 
trouve bien médiocre, comparé à ces 
caractères d’essentielle aristocratie 
morale, et l’on ne refait la paix avec 
soi-même qu’après s’être juré de se 
grandir d’autant. 
Je ne retrouverai peut-être plus jamais 
l’exaltation dont je fus possédé, lors de 
mon premier contact avec “Le Rouge 
et le Noir,,. C’était en Août, et pendant 
les vacances. Je m’enfonçais en forêt, 
venant de lire quelque substanciel cha 
pitre, et les idées m’assiégeaient. Au 
hasard des chemins sous bois, j’allais, 
saisi de la fièvre de penser, et le bruit 
de mes pas accompagnait seul le travail 
de mon esprit autour de ces pages. Et 
j’étais, par moments, comme hors de 
moi.... 
Comment n’être pas, au sortir des 
romans de Stendhal, tout au goût de 
l’action, de la maîtrise de soi, de la 
culture du caractère, alors que le tête- 
à-tête avec ses personnages nous 
favorise de quelque familiarité avec des 
êtres supérieurs ? La duchesse Sanse- 
verina, Julien Sorel, le comte Mosca ou 
Fabrice del Dongo sont, chacun, 
l’idéal en leur catégorie. 
Est-ce là dire que Stendhal est un 
idéaliste ? J’estime qu’il est au contraire 
réaliste autant que personne. Au sens 
supérieur du terme, il l’est, si toutefois 
le réalisme emporte ce que je crois : 
non seulement la présentation exacte 
des côtés de la vie, médiocres et vul 
gaires, mais aussi de toute la réalité 
belle ou laide, exaltante ou vile, d’ex 
ception ou quotidienne. Reconstituer à 
la perfection et avec clarté un être 
d’élite n’est pas plus chimérique que 
présenter clairement et parfaitement un 
être commun. Et, précisément Stendhal 
avait ce don de peindre, parmi des 
personnages de second plan, et quel 
conques, des portraits de caractères 
supérieurs. Il s’en explique lui-même 
lorsqu’il écrit : “Tous les faits qui for 
ment la vie d’un bourgois de Molière, 
Chrysale par exemple, sont remplacés 
chez moi par du romanesque. Je crois 
que cette tache dans mon télescope a 
été utile pour mes personnages de 
romans. Il y a une sorte de bassesse 
bourgeoise qu’ils ne peuvent avoir....,, 
Et c’est ce qui leur permet d’être des 
exemples, des types achevés résumant 
l’état d’une civilisation. 
Ils sont complets ; pareils en cela à 
leur créateur, ils joignent au goût de 
l’action, celui de s’analyser agissants.
	        
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