Full text: Ça ira (10 = 1921, janvier)

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ÇA IRA ! 
Ils ont l'habilité suprême de se juger, de 
peser leurs décisions, en toute liberté ; 
et pénétrant les motifs les plus cachés 
de leur actes, ils ne se paient plus de 
mots à leur sujet. 
D ’ une aussi parfaite maîtrise de 
s’ausculter au moral, vient ce que les 
héros stendhaliens ont de déroutant 
pour lès esprits non apparentés à celui 
de Beyle, c’est-à-dire le perpétuel 
monologue avec soi-même, non seule 
ment avant et après, mais encore et 
surtout pendant qu’ils agissent. 
Ils suivent, d’un bout à l’autre, le 
détail de leurs fines et complexes asso 
ciations d’idées. Alors que la plupart 
des hommes font leur examen de 
conscience — lorsqu’ils en sont capa 
bles — après avoir agi, eux, le font 
au fur et à mesure du déroulement de 
la situation, ou si l’on veut, parallèle 
ment à l'acte. Lire un roman comme 
“La Chartreuse,,, c'est refaire avec 
Fabrice tout le travail cérébral qui 
accompagne sa vie.... Stendhal voit ses 
personnages du dedans, si je puis dire : 
il ne les regarde pas tant agir qu’il ne 
les écoute penser. Et même lorsqu'il dis 
serte minutieusement d’un état mental, 
ce n’est pas lui qui se plait à exposer un 
un cas psychologique — c’est au nom 
du personnage qu’il parle, c'est le per 
sonnage lui-même qui associe des 
réflexions et des jugements sur sa 
situation... C’est l'esprit de Julien Sorel, 
c’est l’esprit de Fabrice que nous avons 
devant nous, et dans lequel nous 
suivons tout le détail de leurs pensées.... 
Et nous y voyons qu’ils pouvaient 
mettre du sang-froid dans leur façon de 
se regarder eux-mêmes. Ils ont leur 
enthousiasme ; ils ont leur élan vers la 
vie qui s’ouvre ; ils frémissent aux 
paroles impératives de leur désir. Mais 
ils ne sont pas sans connaître les 
ressorts secrets qui président à leurs 
mouvements et ils n'hésitent pas à 
suivre leurs pensée dans ses conséquen- 
ses les plus lointaines. 
Julien Sorel est un René, peut-être, 
mais combien plus averti sur lui-même ; 
combien plus sincère, plus inexorable 
ment lucide. 
* 
* * 
Par les confessions, soucieuses de 
franchise, qu’il nous a laissées de sa vie, 
et par la puissance de son œuvre 
romanesque, Stendhal éveille donc en 
nous et y conserve un enthousiasme 
qui n’est pas la rapide et fugitive éléva 
tion hors de soi, accompagnant la 
lecture des beaux poèmes. Et qui est 
peut-être mieux. C’est une exaltation 
lente et dont nous doublons la saveur 
en vérifiant les causes. L’esprit de 
Stendhal rejette tous les élans qui 
peuvent n’être que superficiels. Il 
s’élève graduellement après avoir 
éprouvé la qualité de son émotion et 
son indéniable fondement dans le réel, 
source des émotions durables et fortes. 
Les seules à rechercher. A ces émotions, 
nées d’un sentiment puissant ou d’une 
haute pensée, s’ajoutant d’infinies jouis 
sances que le souvenir, en les renou 
velant, nous permet d’approfondir de 
plus en plus. 
Et c’est de ce “non-charlatanisme,, 
dans l'enthousiasme qu’il faut que nous 
soyons reconnaissants à Stendhal. 
Plus que son égotisme, d'ailleurs pau 
vrement interprété — plus que son esprit 
cosmopolite, pourtant bien moderne —
	        
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