Full text: Ça ira (10 = 1921, janvier)

ÇA IRA ! 
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de l’art de se dégager de son caractère 
unilatéral. 
Après une tragédie de Corneille, le 
spectateur en reprenant contact avec 
son millieu s’écrie : “Le monde est taré,,. 
De même qu’après une tragédie de 
Racine on s’écrie : “L’amour n’existe 
plus,,. Cette erreur constitue un danger. 
Notre époque n’est pas dépourvue de 
lyrisme. La tare du monde est originelle 
et l’amour n’existe que par la misère 
inhérente à notre condition d’homme. 
La poésie doit s’identifier à la vie en 
renonçant aux principes caducs de la 
vieille morale : l’honneur bête et la fausse 
pudeur. La grandeur humaine est éparse 
jusque dans les cœurs les plus obscurs, 
et la parcelle d’amour qui vibre au fond 
d’une petite prostituée est -aussi digne 
d'intérêt que Titus et Bérénice se disant 
adieu pendant cinq actes. 
Tout est sujet de poésie. Les poètes 
veulent éteindre le présent. Ce qu’ils en 
disent n’est pas en vue d’atteindre une 
postérité illusoire. Le “culte des grands 
hommes,, est une taciturne facétie. Ils 
veulent vivre, dans leur temps —■ selon 
les besoins, les joies et les intérêts du 
moment. Foin des “ arts de la paix „ 
qui résultent de laborieuses parturi- 
tions cérébrales. Le poète se livre à 
l’élan prime-sautier de sa plume et à la 
vision simultanée de toutes les, choses 
qui frappent sa sensualité, son intelli 
gence et sa mémoire. C'est un art 
purement intégral et comme qui dirait 
synoptique. 
Le poète devant sa table ne se sentira 
plus “comme dit Musset,, “tel un enfant 
sous ses habits de fête,,. Il rira comme 
un moteur d’avion et ne craindra pas de 
se salir aux flaques de la route. La vie 
est plate mais il y a d’ardents plaisirs 
pour racheter la platitude de la vie. Le 
vertige des idées chasse la mélancolie 
comme la sensation de la vitesse. Les 
poètes créent des joies nouvelles et leur 
santé morale s’en est accrue. 
Un jour un loustic de mes amis avait 
sous l’action de quelques bocks parodié 
ainsi un vers célèbre. “Les plus déses 
pérés sont les chants les plus faux, 
et j’en sais d’immortels qui sont de purs 
bateaux.,, Tous nous nous étions 
récriés car qui de nous n’a pensé un 
jour se découvrir dans les poésies de 
Musset. Mais combien nombreux sont 
les poètes pour qui jadis nous nous 
sommes exaltés et qui nous laissent 
froids aujourd’hui. Car le rôle du poète 
s’est singulièrement étendu ; la poésie 
ne connait plus de bornes. Toutes les 
tentatives antérieures sont mises à con 
tribution. Les poètes ont fait le tour de 
toutes les idées. Ils ne sont plus les 
serviteurs d’un art hautain comme 
autrefois Vigne ou Mallarmé. Ils ne 
cherchent plus comme René Ghil une 
poésie scientifique. Ils ne veulent pas 
“dire du mieux,,. Ils veulent tout dire 
sans se plier à aucune discipline, et 
jamais la réalité de la poésie ne s’est 
affirmée davantage.. 
Nous n’avons pas concerté le dessein 
de juger les poètes, nous laissons cela à 
de plus autorisés, mais nous voulons 
simplement les signaler. Notre époque 
est féconde en tendances séditieuses. 
Comment ranger les poètes ? Il y en a 
dont les œuvres infligent de la stupeur ; 
il y en a qui combattent l'atonie psy 
chologique et on pourrait comme en 
thérapentique les diviser en stupéfiants 
et en tétanisants.
	        

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