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une paillasse, les yeux fixés aux murs... Les moellons en
étaient grossièrement ôquarris, sans aucun plâtrage, avec
dos bavures de ciment dans les joints. Bout-à-boutés, ils
se cavalaient par couples, angulaires, irréguliers, innom
brables. Ils étalent d’un grain très serré, très doux au
toucher. J’y collais souvent ma langue. Ils avaient un
petit goût acidulé. Ils sentaient bon la pierre, pierre
à-feu et ardoise, silex et argile, l’eau et le feu. A force de-
lesregarder,je reconnaissais leurs bonnes grosses faces
sans malice. Mais, petit à petit, mon acuité se .précisa.
Je discernais des fronts bombés, des joues creuses, des
crânes sinistres, des mâchoires menaçantes. J’étudiais
chaque pierre avec anxiété, sinon avec terreur. Les
reflets de lumière, l’ombre les détachaient d’une façon
bizarre. Les traînées de ciment dessinaient des formes
étranges. Mon attention s’attachait à ces corps peu pré
cisés, tâchait de les mettre en relief et de délimiter leurs
contours, et, par une sorte de perversité, mon esprit
s’acharnait à me faire peur.
« C’en était fini de pion repas. Chaque pierre se mit à
tourner, à se trémousser, à se dévisser. Des têtes mena
çantes se tendaient vers moi. des gueules ouvertes, des
cornes rigides. Des coulées de larves jaillissaient de
chaque fente; de chaque trou, des insectes monstrueux,
armés de scies, de mandibules, de pinces géantes. Le
mur montait, descendait, vibrait, susurrait. Et de grandes
ombres se balançaient par devant. Je chavirais dans mon
lit. Je fermais les yeux. Alors, après un grand renâcle-
rnent d’eau, j’entendais un bruit d’éperons. Un grand cui
rassier blanc entre dans ma cellule. Il me projette en l’air
comme une balle, me rattrape, me balance, jongle avec
moi. Je suis ravi. Je gémis. Je pleure. Je m’entends.
J’entends la voix de nia souffrance. Je reconnais ma voix.
Je me plains. Je me lamente.
« Pourquoi, ah, pourquoi?
« ...Le plafond se creuse comme un entonnoir, vertigi
neux malstroem qui absorbe goulûment toute la nature