Full text: Littérature (2 (1920), 11)

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porter surtout notre étude. Avez-vous laissé voir à Z 
qu’il vous déplaisait? 
— Non; je n’en ai rien laissé paraître. 
— C’est bien. Tachez de devenir son ami. 
Je protestai que cela ne me serait point facile, car 
mes goûts différaient trop des siens. 
— Ah! vous avez encore des goûts personnels, 
s’écria-t-il, sur un tel ton que je ne songeai plus qu’à 
les désavouer aussitôt. Vous avez peut-être aussi des 
scrupules, des répugnances?... 
— Je tâcherai de m’en débarrasser, pour vous ser 
vir, dis-je en riant. Si j’étais d’avance parfait, je 
n’aurais que faire de vos conseils. 
— Lafcadio, faites attention, mon ami (son front 
s’était légèrement rembruni;, ce que j’attends de vous 
c’est le cynisme, ce n’est pas l’insensibilité. Certains 
vous diront que l’un ne peut aller sans l’autre ; ne les 
croyez point. Mais, tout de même, méfiez-vous. L’émo 
tion s’accompagne volontiers de maladresse et il y a 
certaine virtuosité du cœur, si je puis dire, qui 
d’ordinaire ne s’acquiert qu’au détriment des qualités 
les plus exquises, et qui, comme toutes les autres 
virtuosités, entraîne une certaine froideur d’exécu 
tion. L’émotion gêne; et néanmoins tout est perdu 
dès qu’on l’élude, ou que seulement elle diminue, 
car, somme toute, elle est la fin dernière et c’est à 
cause d’elle que l’on joue. Je vous ennuie ? 
— Pouvez-vous croire!... Ceci m’explique cette 
sorte de crainte que je ressens et que jusqu’alors je 
ne m’expliquais pas très bien. 
— Quelle crainte ? fit-il avec une charmante expres 
sion de sollicitude, qui me toucha. 
— Celle, repris-je, d’être un peu sec lorsque j'agis ; 
un peu inactif, ou si vous préférez : impropre à 
l’action, aussitôt que je m’attendris. 
— Je crains que vous ne confondiez l’émotion avec
	        

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