Full text: Les feuilles libres (4(1922), avril-mai = No. 26)

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106 JEAN EPSTEIN 
qu’il est bien plus juste de les qualifier d’accidents de la matière et de 
l’étendue dans lesquelles les choses s’accomplissent ». 
Albert Einstein a mis le temps à la mode ; ou bien le temps, Einstein. 
Et le relativisme n’a fait qu’embrouiller davantage une question prêtant 
déjà naturellement aux confusions. 
Ci-dessus : Il n’y a pas de temps en soi, dit Lucrèce. Cela est faux 
ou vrai, selon qu’on se place. Le temps en soi n’existe pas, non plus que 
rien, et même cette inexistence essentielle paraît plus probable, que pour 
n’importe quoi, pour le temps. Car si on suppose assez facilement, quoique 
sans précision, une matière et un espace en eux et hors de nous, un 
temps extérieur à l’homme ne se conçoit guère. Seul le présent existe ; 
par définition du présent ; et le passé, seulement en fonction de ce pré 
sent, parce qu’il a été présent une fois et qu’il peut le redevenir une fois 
nouvelle ; de même l’avenir, parce que et s’il devient présent. Or, le pré 
sent n’est pas du temps. Entre le passé et le futur, il est un joint prison 
nier entre eux, mais dont ils sont tous les deux exclus. Le présent est, au 
milieu du temps, une exception au temps. La preuve en est qu’il échappe 
au chronomètre ; les mesures du temps sont inaptes à le saisir, ombre qui 
s’écoule impunément à travers nos pièges à minutes. Vous regardez votre 
montre ; le présent à strictement parler n’y est déjà plus ; et, à tout aussi 
strictement parler, il y est encore, de nouveau, il y sera toujours d’un 
minuit à l’autre. Je pense, donc j’étais. Le je futur éclate en je passé ; le 
présent n’est que cette mue prestidigitatrice, instantanée et incessante. Le 
présent n’est qu’une rencontre, une coïncidence, une intersection, point 
continu, instant illimité, éclair durable. 
Mais il y a un temps psychologique, temps en nous, notre temps. 
Et il n’est point si sûr, quoi que Lucrèce veuille nous faire croire, que 
personne n’ait notion du temps considéré en dehors des mouvements exté 
rieurs, s’il s’agit de ce temps-là. Tous les sentiments existent, au moins à 
l’état de prédisposition, mais le plus souvent bien mûris, en dehors et indé 
pendamment des objets auxquels tout à l’heure ces sentiments paraîtront 
associés ; et antérieurement à ces objets qui paraîtront susciter les senti 
ments. L’objet n’est qu’occasion et agent révélateur, mais non créateur du
	        

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