Full text: Les feuilles libres (4(1922), avril-mai = No. 26)

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que ce temps psychologique est variable. Il n’est pas, serait-on porté à 
dire, le temps du tout, tel qu’on l’entend couramment. 
Mais si couramment qu’on veuille l’entendre, le temps peut être va 
riable ; et il doit l’être. Mieux : il doit avoir varié. Car si le temps, 
le temps psychologique j’entends, se comporte comme une dérivée de 
l’état mental, ce qu’on peut admettre, il varie avec l’état mental. Et si 
les variations de l’état mental sont plus nombreuses, si la vitesse de pensée 
augmente, le temps paraîtra s’écouler plus rapidement. Or, la vitesse de 
pensée a changé ; elle s’est accrue dans le temps, cela ne peut faire 
aucun doute. N’étant pas constante dans l’espace, c’est-à-dire présentant 
de larges variations d’individu à individu, de pays à pays, de race à 
race, comme on peut s’en assurer en mesurant le temps perdu de la com 
préhension chez divers sujets, il aurait été étonnant que la vitesse de pen 
sée ait été invariable dans le temps. Le cinématographe permet des 
observations assez précises du phénomène, et surtout en permettra plus 
tard. Le film, en effet, par le découpage et le montage, enregistre et 
mesure en quelque sorte la vitesse de pensée. Et on sait de combien, rien 
qu’en quelque dix ans, l’allure moyenne des films s’est accélérée. Cela, les 
progrès de technique mis à part, a bien sa signification. De façon tout 
aussi concluante que le film, la littérature dite moderne témoigne d’une 
rapidité accrue de pensée. Un poème d’Arthur Rimbaud présente en 
quinze lignes dix-neuf raccourcis. La pensée doit prendre une allure véri 
tablement de galop pour comprendre un tel poème au cours d’une lecture 
à haute voix. Le lecteur est supposé capable de trouver immédiatement, 
en une fraction de seconde, le développement, l’analogie qui permet l’ex 
plication, et être, immédiatement, prêt à entendre, développer, comprendre 
un nouveau raccourci. Et même quand il n’y a pas de métaphores, une 
description se compose de quelques détails choisis, de quelques indica 
tions qui, à la vérité, ne décrivent pas, mais permettent au lecteur de 
décrire, suggèrent une description à la condition toutefois que ce lecteur 
pense suffisamment vite. Et si l’on a rompu la cangue de la syntaxe, c’est 
encore, n’en doutez pas, pour pouvoir suivre par l’écriture une pensée 
devenue plus rapide et qui, à force de course, dépassait son expression
	        

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