Full text: Les feuilles libres (4(1922), avril-mai = No. 26)

HOGANNI NAMEH 121 
L’iconostase d’or rutilait des mille cierges allumés; les rétables 
et les icônes, crevés de gros cabochons larmoyants ou naïvement ornés 
de fleurs en papier, flamboyaient, sous des drapeaux de soies blanches et 
rouges et vertes et bleues, très lourdement chamarrés d’or, de perles, de 
jais. Des grands apôtres, debouts, impassibles sous leur chasuble d’or 
vert et leur tiare de platine, les longues mains, décharnées, jointes, peints 
sur un vieux bois noir, la face exsangue, sillonnée de rides rouges, consi 
déraient, avec des yeux d’éternité, la foule. Les voix des chantres, sou 
tenues par une basse creuse de pope, qui psalmodiait, seule, les traits, 
entonnaient les rythmes grégoriens, vieux, bizarres autant que tous les 
objets contournés de ce culte congelé, rigide, avaient des temps de pose 
hiératiques et médiévals, mosaïques, parquetteries, puis repartaient avec 
des tournures soudaines de chanson populaire, de mélopées cadencées 
d’esclaves au travail, des hauts et des bas de tristesse, d’épuisement, 
éjaculés, avec des palpitations de vie du fond de ces poitrines d’hommes, 
avec une puissance inouïe d’orgues, pour s’éteindre, tout à coup, trem- 
blottantes, vaporeuses, en les « Cospodipo miljie » exhalés par des âmes 
terrifiées d’être monté si haut, d’avoir presque quitté terre et qui retom 
baient, lentement, avec des soubresauts, descendaient, assourdies, 
molles, apeurées, comme des flocons de neige dans un air pur. Le vieux 
slavon globulait sur le lutrin, s’égouttait, du haut des frises, en inscriptions 
gravées, des stalactites de caractères enchevêtrés, étranges. Au haut 
de la voûte, une colombe d’argent planait, retenue par des chaînettes. 
Des nuages d’encens la faisaient légèrement osciller. Et, à genoux sur 
les dalles, muette, prosternée, une foule misérable de crève-de-faim en 
souknoute, de femmes aux châles multicolores, bohémiens, soldats, ma 
rins, putains, exténués par la tension des prières. 
C’était une chapelle unique de ferveur, de naïveté et d’oraisons. 
Il louvoyait sur la pointe des pieds entre les groupes prostrés, 
allait s’agenouiller, dans l’encoignure d’une fenêtre, devant une icône 
oubliée. 
Derrière une épaisse glace dépolie, très largement encadrée de 
vieils ors, s’ouvrait une fenêtre de songe. La première fois qu’il s’y était
	        
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