Full text: Numéro spécial (1er Octobre 1919)

LE CRAPOUILLOT 
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A la Manière des Grandes Revues 
LE MOINE 
Trois sonnets inédits; par Alfred de Musset, Gérard 
de Nerval et Charles Baudelaire. 
A Marcel Proust, qui a écrit 
Y Affaire Lemoine-, son ami. 
J.-L. V. 
Nous avons la bonne fortune d’offrir aux lecte'urs du 
Craponillot une triple curiosité littéraire, qui est un 
inestimable trésor pour les chercheurs et pour les éru 
dits. En flânant chez un libraire de province (il y a 
vraiment une providence pour les lettrés !), notre atten 
tion fut attirée par une liasse assez forte, enveloppée 
dansunechemisedepapiervergé,glacé, de teinte bleuâtre, 
et sur le recto de laquelle on lisait, écrit d’une belle écri 
ture ferme et luette, ces mots : La Présidente. 
Nous pensâmes aussitôt à Madame Sabatier, qui fut, 
comme on sait, l’amie de Baudelaire, de Gautier, de 
Flaubert, et dont Gustave Ricard a laissé un admirable 
portrait qui doit figurer aujourd’hui, sauf erreur, dans 
les collections des héritiers de M me Moët-Chandon. 
Nous ne nous trompions pas : il s’agissait bien de cette 
intelligente et voluptueuse Egérie. 
Nous nous réservons de faire paraître ailleurs tous les 
trésors que nous découvrîmes dans ce véritable nid d’iné 
dits. Outre quinze pièces érotiques de Théophile Gautier, 
auprès desquelles le fameux Musée secret sembleavoir été 
écrit pour un pensionnat de jeunes filles ; outre les pre 
miers chapitres d’une troisième version de Y Education 
sentimentale, il y a là toute une correspondance amou 
reuse, échangée entre la Présidente et Sainte-Beuve, qui 
verse d’importantes, de décisives pièces au débat engagé 
entre M. Louis Barthou et le regretté Emile Faguet, au 
sujet de l’impuissance génitale du célèbre auteur des 
Lundis. Lorsque cette correspondance verra le jour, on 
ne pourra plus douter de la vertu de la noble compagne 
d’Olympio. 
Aujourd’hui, nous détachons de cette mystérieuse 
guirlande romantique trois sonnets, aguichants à plus 
d’un titre, et qui provoqueront la joie et l’étonnement 
des fervents de Musset, de Baudelaire et de Nerval. 
Ni M. Séché, ni M. Crépet, ni M. Aristide Marie ne 
paraissent les avoir connus. En tous cas, dans leurs 
savants ouvrages, il n’y est même pas fait allusion. 
Comme on le verra, ces trois sonnets inédits traitent 
le même sujet; et, bien qu’ils portent des titres diffé 
rents, nous les réunissons ici sous une appellation com 
mune : Le Moine, qui peut leur convenir à tous trois. 
Ces joyaux, ces véritables perles se trouvaient entre 
les mains du frère de lait de Théodore de Banville. 
En effet, la liasse en question fut léguée par M me Sabat- 
tier à M. Tirésias Merlin, récemment décédé, fils de la 
morvandiote Philomèle Merlin, qui allaita le poète des 
Cariatides. — Banville avait coutume de dire que cette 
nourrice descendait de Merlin l’Enchanteur, le célèbre 
illusionniste auquel M. Paul Fort vient de faire une si 
harmonieuse publicité. 
★ 
* * 
Le plus ancien de ces sonnets est, naturellement, celui 
d’Alfred de Musset. 11 est intitulé le Moine de Sorrente; 
et il est daté de 1826; c’est-à-dire de l’époque où l’auteur 
des Nuits croyait encore, comme dit son émule en gloire, 
Lamartine, « à la sainteté de l’amour et à la durée de 
l’enthousiasme ». La dédicace : « à la marquise de 
S.-F. » nous détermine à affirmer qu’il s’agit là de la 
fameuse Bettina di Santa-Felice, qui fut l’amie et en 
quelque sorte la tendre complice de la princesse Belgio- 
joso, et dont chacun connaît la mort retentissante, dans 
un berceau de tubéreuses apporté nuitamment, au 
pied même du tombeau de Dante, par des séides 
fervents. 
Le sonnet de Gérard de Nerval est particulièrement 
précieux, car il date indubitablement des dernières 
années de la vie du chantre de Sylvie. Il est certainement 
postérieur à l’immortel Desdichado (1853). En effet, la 
Moabite dont il est question dans le deuxième tercet du 
sonnet, était, comme nous l’avons appris en feuilletant 
les mémoires du peintre J.-E. Blanche, que celui-ci garde 
jalousements secrets, une amie de la famille du docteur 
Blanche, dans l’établissement duquel on prétend avec 
beaucoup de vraisemblance que Nerval a été soigné. 
Quant au moine, on sait par différentes lettres datées 
de décembre 1854 (et publiées par le savant M. Jacques 
Bouletiger dans Le Divan), que Gérard attendait à cette 
époque la visite du père Barnabé, prieur dans un couvent 
du Liban, et avec lequel le poète était resté en relations 
depuis son voyage de 1843. 
Nous ne croyons donc point nous tromper en datant 
des derniers mois de 1854 le sonnet intitulé Le Saint. 
Quant au sonnet de Charles Baudelaire, il est de 1859. 
C’est l’année où Baudelaire publia dans la Revue fran 
çaise une critique du Salon qui fut fort remarquée. Dans 
cette étude, notre auteur parle, pour s’en moquer, mais 
sans le décrire, du tableau d’un certain M. Biard, intitulé 
Amour et Gibelotte, qui représente, d’après nos investi 
gations, un sergent de ligne en cantonnement dans un 
intérieur rustique. Ce sous-officier dévore de bon appé 
tit un lapin préparé en gibelotte, tandis que, dans le 
fond de la toile, on aperçoit une accorte villageoise qui 
glisse dans le lit qu’elle prépare pour son hôte un de 
ces beaux cruchons de grès avec quoi, dans nos cam 
pagnes, on remplace avantageusement les bassinoires, 
lesquelles sont d’usage générai dans les villes. 
Ce tableau est peut-être la clef, si l’on peut dire, de ce 
sonnet. Car, si l’on veut bien consulter Littré, on y verra 
que le mot moine ne signifie pas seulement : « homme 
qui s’est engagé par des vœux à suivre une certaine règle 
autorisée par l’Eglise », mais encore : « cylindre de bois 
creusé dans lequel on introduisait un fer chaud, ou bou 
teille d’argile remplie d’eau chaude dont on se sert pour 
chauffer les lits. » Même en poussant la liberté d’interpré 
tation à ses plus extrêmes limites, nous ne pensons pas 
qu’on puisse prendre ici le mot Moine dans sa pre 
mière acception. Nous n’ignorons point que Baudelaire 
est l’auteur du Reniement de Saint Pierre, des Litanies 
de Satan ; mais le sens du sonnet est assez clair pour 
nous interdire de voir dans cette pièce si caractéristique 
une inspiration immorale et sacrilège. 
Maintenant, comment cestrois sonnets se trouvaient-ils 
réunis entre les mains de M me Sabatier ? C’est là une 
énigme dont nous attendons la solution du hasard, —- ou 
de la perspicacité de nos lecteurs. 
Ladislas Vervier de Montlaur, 
Attaché libre à la bibliothèque de 
l'Institut Royer-Collard.
	        
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